Le dossier propose une analyse globale de la robinsonnade comme forme littéraire, philosophique, politique et médiatique, du XVIIIᵉ siècle à l'époque contemporaine. À partir de Robinson Crusoé de Daniel Defoe, il montre comment le roman moderne naît d’une crise de la factualité, partagée par la littérature et la science expérimentale, autour des notions de fait, de fiction, de vraisemblance et de vérité. La robinsonnade s’impose d’abord comme récit se donnant pour vrai, avant d’assumer progressivement sa fictionnalité comme parabole morale.
L’île déserte devient un modèle abstrait permettant de penser l’individu isolé, l’état de nature, la rationalité économique et la réforme morale, tout en masquant les rapports sociaux et historiques, dénoncés par Marx comme des « robinsonnades » de l’économie politique. Le genre révèle ainsi ses dimensions idéologiques : justification du travail, légitimation du colonialisme et naturalisation de l’esclavage, notamment à travers la figure de Vendredi.
Ces fondements sont discutés au siècle des Lumières, puis transformés au XIXᵉ siècle, où la robinsonnade évolue vers l’utopie et la dystopie politiques. Les robinsonnades noires renversent ensuite le mythe en donnant voix aux esclaves et aux colonisés. Enfin, la robinsonnade contemporaine se reconfigure par l’intermédialité, renouvelant ses formes et son potentiel critique.